Souvenirs 1936 - Maurice NEYCENSAS -Instituteur - Extrait

PREMIERE CLASSE :

ST MEDARD DE MUSSIDAN - 1936

 

 

    La dernière semaine de vacances passa comme un rêve et, c'est une confidence, il me tardait d'affronter ma nouvelle vie. Le jour prévu, j'arrivai donc, en camionnette, avec mon lit et ma table plus deux cartons de livres et d'habits, juste le minimum. L'accueil fut aussi cordial que la première fois. La seule pièce que j'occupais fut vite aménagée et, comme elle communiquait avec ma classe, j'organisais provisoirement mon installation d'instituteur adjoint. Le directeur ne tarda pas à me rejoindre et poussa l'amabilité jusqu'à m'accompagner chez le maire qui signa mon "certificat d'installation". Pour finir, il m'indiqua le restaurant tout proche où je prendrai mes repas et ajouta : " Monsieur Neycensas, pour ce soir, ma femme vous invite à dîner avec nous, à la "fortune du pot". Une soirée agréable et légère avec mes deux hôtes qui, je crois, m'adoptaient comme remplaçant de leur fils, en poste à Bordeaux. Le lendemain matin, je fis la connaissance d'une demoiselle qui avait la responsabilité du cours préparatoire. L'ambiance s'annonçait très bonne. A huit heures et trente minutes, ma première classe commença, avec un petit pincement au cœur. Tout en faisant l'appel, je liai connaissance avec chaque élève et, dès cet instant, je fus convaincu de l'attrait de ce métier.

 

    J'avais devant moi une trentaine de paires d'yeux qui m'observaient, qui essayaient déjà de me jauger et qui étaient à l'affût du moindre faux pas. Il en est toujours ainsi, quel que soit l'âge des élèves. J'ai connu des maîtres ou maîtresses qui, malgré leur taille conséquente, donc avec une présence physique évidente, étaient chahutés par des bambins de sept ou huit ans. Par contre d'autres, disons de petit modèle, évoluaient dans leur classe avec une belle aisance, même au milieu de grands élèves, grâce à une énergie et une confiance en soi qui émanaient de toute leur personne.

    Ayant déjà pratiqué un cours moyen lorsque j'étais en stage, j'étais heureux de commencer par un CM1, CM2 avec des enfants de neuf à onze ou douze ans, "âge coquin" certes, mais dont l'intelligence et le bon sens commencent à s'exprimer avec originalité. J'étais donc sous le feu de tous ces regards avides de me juger et ce n'était pas le moment d'abaisser les paupières. Je promenais le mien, tranquille ( surtout pas provocateur, ni autoritaire ) avec un franc sourire, rien que pour détendre l'atmosphère. Je leur tins un petit discours bien senti, portant sur la nature de nos relations que je souhaitais de confiance et de franchise. Le silence devint moins lourd et les attitudes moins raides. Je désignai deux élèves pour distribuer les cahiers, ce qui entraîna quelques vagues mouvements et quelques chuchotements. A nouveau le silence se fit, les bras se croisèrent sur les bureaux au bois culotté par l'usage, mais brillant à cause du frottement perpétuel des manches. Devant cette attitude attentive et réceptive à souhait, campé derrière mon bureau, ostensiblement, lentement, sous la forêt d'yeux braquée sur moi, je sortis de ma poche de veste ma toquante, énorme, anachronique, magnifique, et la posai sur mon bureau. Ils en restèrent bouche bée, interloqués par les dimensions extravagantes de cette montre. Un sourire presque un rire de connivence entre nous. Pour calmer leur curiosité, j'allai au devant d'eux, je la leur montrai de près, de très près et ce fut l'occasion idéale de parler des heures. En effet, mon presque réveil portait un cadran gradué pour un jour plein, c'est à dire vingt quatre heures, avec double numérotation, en chiffres romains avec leurs correspondances en chiffres habituels. La glace était rompue, définitivement. Je leur dis, pour rire, que je n'avais pas eu le temps de m'acheter une montre-bracelet. En réalité, c'était beaucoup plus prosaïque : mes ressources ne me le permettaient pas et pour longtemps encore. Quand je pense à ma chère toquante, qui était celle de papa qui la tenait de grand-père, je les revois tous les deux. Papa, comme cela se faisait autrefois, la portait dans une poche de son petit gilet, avec une chaîne dont l'importance était en rapport avec le poids de la montre.

 

    De toute la semaine, je n'eus pas le temps de penser à moi. Le travail d'instituteur, surtout au début et si l'on veut que "tout baigne dans l'huile", est sans doute l'un des plus exigeants et des plus absorbants qui soit. je ne parle pas seulement de la correction des cahiers mais de la préparation de toutes les leçons du jour suivant. D'ailleurs, si vous aviez eu la curiosité de visiter les maisons après vingt deux heures, vous auriez constaté que le seul lieu où la lumière brillait encore, c'était l'école et elle brillait encore à vingt trois heures. C'était un rythme de vie fait à ma mesure. C'était le silence adoré de la nuit, la paix sereine où j'imaginais, point par point, ce que serait la journée du lendemain que j'entrevoyais pleine et radieuse.

 

    Deux après-midi par semaine, je réservais à mes jeunes garçons une séance de gym, la plus variée possible. Il est vrai que cette forme d'éducation n'avait pas toujours les faveurs des anciens maîtres. Les élèves l'appréciaient d'autant plus. Courir, sauter, participer à des relais ou à des jeux collectifs, c'était la joie à l'état pur et "mes enfants" me reconnaissaient comme le grand frère qui a de l'expérience et surtout beaucoup de jeunesse et d'enthousiasme à partager avec eux. Après, vous prévoyez la suite : l'atmosphère de la classe était confiante et heureuse.



Article ajouté le 2008-03-21 , consulté 10 fois

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